Prisonniers de guerre. Prévélakis 2

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Georgaki passe d’un univers triste et froid à un monde chaud, coloré et pittoresque, au milieu de la nature flamboyante et apaisée. Il contemple la campagne et la vie villageoise, il apprend plutôt à regarder :

Nous longeâmes quelques masures en torchis, bâties à l’extrémité des jardins. Leurs murs disparaissaient sous le chèvre-feuille et les roses sauvages ; des pots de basilic s’alignaient aux rebord des fenêtres. Un pied de jasmin jaune formait une treille au-dessus des portes.

C’est dans cet état d’esprit, flottant entre sérénité de la vie de tous les jours et tristesse un peu lointaine, qu’il va rencontrer ceux qui symbolisent toute la misère humaine : des prisonniers bulgares. Georgaki n’a pas la moindre idée de ce qu’est un prisonnier, encore moins un bagnard condamné aux travaux forcés et encore moins un Bulgare ! Cependant en un regard, il comprend que c’est quelqu’un d’étranger, de pauvre, de soumis et de malheureux :

On croisa un groupe de loqueteux, avec une barbe de plusieurs jours, occupés à casser des pierres sous les arbres. C’était des étrangers. Ca se voyait à leurs coiffures, à leurs ceinturons, aux chiffons qui leur tenaient lieu de chaussures.

Le jeune garçon est confronté, une fois encore en si peu de temps, à la souffrance et à l’injustice. Georgaki, qui ne sait rien de la guerre, considère que les prisonniers bulgares sont punis injustement d’une faute que l’on ne connaît pas, qui peut-être n’existe même pas. Comme dit sa tante, ils ont été, en quelque sorte, malchanceux :

– Des prisonniers bulgares, mon petit ! Ils se sont fait prendre à la guerre.

Alors que la mort de ses parents a été occultée par les convenances sociales, le traumatisme qui a provoqué un blanc dans sa mémoire et la fièvre dont il a souffert pendant quelques jours, il découvre un nouveau malheur qu’il ne connaissait pas. C’est la pauvreté telle qu’il ne l’a jamais vue, car la relative pauvreté de sa tante n’a rien d’un repoussoir, c’est plutôt une vie simple et rustique. Cette première vision le hante à tel point que le seul terme de prisonnier, lu dans une lettre destinée à une voisine, fait resurgir cette vision d’enfer. D’autant plus qu’il est question de son cousin Leftéris, le propre fils de Roussaki, parti lui-même au front et dont on est sans nouvelle. Il comprend que cette situation désastreuse, qui lui paraissait très éloignée de lui, peut frapper des êtres qui lui sont chers :

« Prisonniers ! » j’en vis trente-six chandelles. de toutes les épreuves de la guerre, la seule que je connaissais était celle des prisonniers. En un pays où l’on parlait une autre langue que la vôtre, on vous obligeait à casser des cailloux, en plein soleil, vêtu de haillons, mourant de faim.

Ce qui paraît intolérable, c’est l’arbitraire qui préside à la destinée des prisonniers. Dans l’extrait suivant, le pronom personnel « vous » et le terme « soldat étranger » pour désigner un soldat grec indiquent que Georgaki a changé de camp, qu’il s’identifie à eux et se place de leur côté. Cet enfant balloté entre deux chagrins, à la recherche de racines suffisamment profondes, sent bien que les prisonniers n’ont pas le bonheur d’avoir une tante Roussaki. Aucun élément sûr ne leur donne de stabilité. Ils sont à la merci du premier venu, sans aide, sans considération, sans existence réelle :

Tout près de vous, à l’ombre, veillait un soldat étranger, un fusil à la main. Et si vous aviez le malheur de faire un pas de côté, il épaulait. Les passants vous méprisaient plus encore que les mendiants et si l’un d’entre eux vous prenait en pitié, c’est pour vous jeter un vieux croûton de pain ou un mégot. Les chiens vous aboyaient après, les muletiers vous injuriaient.

Extraits du roman de Pandélis Prévélakis Le soleil de la mort. Littératures Autrement. Traduction: Jacques Lacarrière.

Photo: Karpathos, chemin vers le four banal. (c) tous droits réservés à GP.

 

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