Une avalanche de malheurs. Prévélakis 1

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Dans la rue à Athènes et même dans les îles plus reculées, des hommes le regard bas, quelquefois des femmes avec enfants, mendient. Ca ce n’est pas du tout grec … Ces gens ne sont pas des Grecs. Non pas que les Grecs n’aient jamais mendié, par exemple du temps de la guerre civile ou de la Grande Catastrophe d’Asie Mineure ou encore pendant l’Occupation, mais en temps de paix la solidarité joue à plein dans la famille grecque. Ne mendie que celui qui est seul, sans famille et loin de son pays. Certains émigrés travaillent pourtant, comme cet Egyptien que j’ai rencontré dans un petit village du Dodécanèse et qui m’a confié avoir le mal du pays. Depuis 15 ans il travaille dans le bâtiment, très loin de sa famille. Cette lassitude, cette tristesse qui enveloppe même quand on a à manger et qu’on dort dans un endroit à peu près propre me rappelle le livre de Pandélis Prévélakis Le soleil de la mort et surtout le sort des prisonniers bulgares qui, avant d’être des soldats déchus, sont des pauvres et des déplacés contraints.

Nous sommes en Crète, en 1917-1918, au plus fort des guerres balkaniques. Les jeunes Crétois partent au front de Salonique (Thessaloniki), « là-haut » comme dit la tante Roussaki, sans que l’on sache si elle parle en termes géographiques ou bien pour indiquer que les soldats sont près de dieu, c’est-à-dire qu’ils y meurent. Le jeune héros du livre de Prévélakis qui est aussi le narrateur, Georgaki, subit le traumatisme de la mort de son père à la guerre. Alors que celui-ci revenait du front, son bateau est torpillé par un sous-marin ennemi. Quelques jours après, c’est le suicide de sa mère qui, dans son désespoir, se précipite dans la mer. Cela fait beaucoup pour un jeune garçon de 13 ans. L’enfant va trouver refuge, loin de la demeure familiale et de ses grands-parents, auprès d’une femme plus âgée, la tante Roussaki. Cet enfant meurtri n’a pas vraiment compris ce qui lui est arrivé et il a subi la sévérité de son grand-père pour lequel la noyade de sa fille est une véritable trahison de sa caste qui veut que, même dans le malheur et surtout dans le malheur, on doit se tenir et faire bonne figure ! Au moment où la jeune-femme se laisse aller, sans force pour résister, le grand-père ne sait que dire :

J’ai dit au pope, au père Zissi, de venir lui parler… On n’agit pas ainsi ! Elle ne pense même pas à ce que vont dire les gens !

 Georgaki va vivre désormais dans un village crétois et toute la tâche de sa tante est de reconstruire ce garçon pour en faire un homme apaisé et amoureux de la vie. Roussaki est une paysanne pour laquelle chaque chose sur terre a une place, une raison d’être et une signification bien précises. C’est une âme simple qui explique le monde à coup de proverbes et de distyches traditionnels (sentences sous forme de vers jumelés) et qui invente pour l’enfant un monde plus juste et plus beau :

-Tante ! Tu dois savoir, toi ? Qu’est-devenue maman ?

Elle posa sur mon front une main aussi tendre que du pain bénit.

-Elle est allée retrouver son mari, la bienheureuse.

-Elle est morte ?

-Dieu lui a donné le repos.

-Je veux mourir, moi aussi.

-Non. Toi, tu vivras. Je vais t’emmener avec moi.

– Mais je suis malade.

– Je vais te guérir.

Ce cheminement entre la ville, qui n’a vu que le désespoir d’un petit garçon sans véritable affection, et la campagne, qui pansera ses plaies et le conduira peu à peu vers l’oubli, est un véritable parcours initiatique. C’est pour Georgaki la fin de l’enfance.

Extaits du roman de Pandélis Prévélakis Le soleil de la mort. Littératures Autrement. Traduction: Jacques Lacarrière

Photo: Village de Paros. (c) tous droits réservés à GP.

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