Suite de Comment peut-on être Turc ?
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La façon dont il évalue les situations et les hommes nous apprend beaucoup sur Léon Heuzé. Malgré tout, il « excursionne » avec plaisir en Thessalie turque, il rend visite à bon nombre de notables et s’entend à merveille avec son agoyate Limanagha. C’est donc que la fréquentation des Turcs lui convient d’une certaine manière. Il est le premier à signaler les bons côtés de la population : sa bonhommie, son sens de l’hospitalité, et même ses vertus guerrières ! Il note à plusieurs reprises que les Turcs sont assez conciliants même si c’est par paresse. A propos du pope fou et ivrogne de Damasi, il écrit : « Comment les Turcs n’ont-ils pas inquiété davantage cette espèce d’énergumène ? Sans doute par suite de leur indifférence coutumière, mêlée d’un respect particulier pour tout delhi (fou). »
Léon Heuzé essaie d’expliquer plus loin cette complaisance des autorités turques par le fait qu’ils ont, dans leur propre religion, des phénomènes difficilement explicables. Et il établit un parallèle entre les derviches tourneurs et ces popes désaxés et contestataires. C’est dire qu’il voit en eux une sorte de curiosité religieuse plus qu’un idéal révolutionnaire.
On a souvent l’impression d’un décalage entre les événements que le jeune Normalien note et ce que ces mêmes événements révèlent. Heuzé est reçu très chaleureusement par les notables turcs, alors que les Chrétiens essaient de se dérober à cette corvée : « C’est un Turc de condition moyenne qui s’est offert pour nous donner l’hospitalité. Il pousse même la politesse jusqu’à m’envoyer, comme introducteur, son barbier, qui me fait son éloge et m’assure que c’est un Turc tout à fait à la phranka. » Le Turc doit persuader Heuzé que sa maison est fréquentable car il n’est pas, en somme, vraiment truc. Il lui faut se faire pardonner d’être Turc pour recevoir un savant chrétien que les Chrétiens de la ville n’ont pas voulu recevoir. Malgré tout, Heuzé ne leur en veut pas et avoue tout bonnement qu’à leur place, il en aurait fait autant ! Ce décalage pourrait être presque humoristique s’il avait été voulu par le narrateur, qui est noyé dans une réalité protéiforme qu’il peine à démêler. Par exemple, les Turcs sont des guerriers courageux et d’excellents cavaliers, surtout quand ils sont Bulgares ! Ils s’intéressent aux arts de la guerre et Sadik-Pacha est fou de ses armes à feu, mais il est Polonais !
d’après le livre de Léon HEUZE « Excursion en Thessalie Turque en 1858 »
Photo: Balcon à la turque. (c) tous droits réservés à GP.