Suite de Liberté, Egalité, Fraternité, ça ne vaut que pour la France ?
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L’irréligion latente chez certains musulmans ne le surprend pas davantage. Ne parlons pas de la superstition d’Husni-Pacha qui croit aux Sirènes, ce qui fait dire à Léon Heuzé : « Curieux reflet des anciennes superstitions païennes et orientales sur l’intelligence de ce Musulman, si tournée qu’elle soit vers les idées modernes. » Elle n’a qu’un intérêt anecdotique. Par contre, Léon Heuzé raconte deux scènes qui se sont passées à Trikkala, lors d’une réception chez les notables turcs qui ont l’air très comme il faut. Cependant l’Imam, qui est censé représenter la religion musulmane, a en sa possession un porte-cigarettes orné d’un dessin obscène et, lors de la réunion, un autre personnage tente d’embrasser de force un jeune adolescent. Toute la société rit abondamment, sans éprouver de gêne. Léon Heuzé, sans s’étonner de ce qu’un personnage religieux soit impliqué dans de telles scènes, est tout à ses comparaisons littéraires avec Xénophon et Platon : « autour de la même perversion du sens moral, une sorte de galanterie de bon ton, tout un jeu de plaisanteries parfaitement admises. »
Si certains dignitaires musulmans pratiquent la religion par seul conformisme, qu’en est-il des populations converties de force ? Léon Heuzé ne donne aucun renseignement à ce sujet. Ils auraient, du moins, plus d’excuses à pratiquer une religion de façade que Sadik-Pacha qui s’est fait de lui-même Turc, et les remarques de Heuzé veulent dire qu’il s’est converti à l’Islam par simple opportunisme. « … même, entre la poire et le fromage, il arrive parfois au maître de la maison d’oublier qu’il s’est fait musulman et de professer l’indifférence absolue. »
Quant à l’armée de cosaques, c’est un ramassis de mercenaires arrivistes et coureurs de jupons. Nombre d’entre eux se rendent coupables d’exactions, mais ils ne sont pas forcément Turcs, puisque c’est un corps d’armée cosmopolite. « On me signale parmi eux le major Méhémet-Hilmy-bey, un jeune Polonais qui s’est fait Turc et qui doit sans doute à cela son rapide avancement. Le Général aimait à voir tous ses officiers imiter leur chef et, comme lui-même, sauter le pas. Cependant, malgré son exemple, malgré les avantages d’un pareil changement, malgré le peu de conviction de chacun, il y en a bien peu encore qui se soient décidés à ce sacrifice. »
Au fil des jours et des semaines, le jugement de Léon Heuzé, qui était simplement anecdotique, s’assombrit. Bien peu de Turcs trouvent grâce à ses yeux. L’exemple des mercenaires lui donnent à réfléchir. Comment peut-on vouloir devenir Turc ? Le mot même de sacrifice en dit long sur les sentiments qu’il éprouve à ce sujet. Et, faut-il ajouter cette phrase à propos de Sadik-Pacha ? « Il a pris son parti d’être Turc. »
d’après le livre de Léon HEUZE « Excursion en Thessalie Turque en 1858 »
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