Ali Pacha … et moi !

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Tout a mal commencé entre nous. Mon amie Chara me montre sur la place d’Arta en Epire un immense platane et me dit en tremblant : «  C’est là qu’Ali Pacha a pendu des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants… » Le platane est énorme, ses branches tortueuses à souhait et l’espace d’un instant les corbeaux qui le couronnent deviennent dans mon esprit les fantômes des suppliciés… Et puis, ça continue. Dans les chansons populaires, rien que des horreurs sur ce monstre élevé par une mère sanguinaire qui lui conseillait de zigouiller tous ceux qui lui déplaisaient. Ne parlons pas des livres d’histoire traitant des Grecs et des Albanais et des contes populaires qui ne servent qu’à traumatiser les enfants… Un jour une amie m’offre une marionnette en carton qui lui vient de son père, ami de la Grèce. Elle représente Ali pacha de Tébélin, en tant que personnage du théâtre d’ombres. Cette marionnette mesure environ 60 cms de hauteur, elle est en 4 parties qui s’articulent : le buste, le haut des cuisses et le bassin, les deux jambes. Le personnage porte dans la main droite un narguilé, l’autre main est curieusement repliée sur le haut du ventre. Un sabre recourbé, des chausses pointues et une couronne, qui me semble plus byzantine qu’ottomane, viennent compléter le tout. L’habit d’Ali Pacha, ainsi d’ailleurs que sa barbe frisée, est traité en masse perforée de trous inégaux pour la taille et différents pour le motif. Ces perforations dans un carton dur et épais figurent les broderies, le travail du cuir repoussé et le tissage damassé qui signalent qu’on a affaire à un personnage important. La barbe et la couronne sont particulièrement traitées comme de la dentelle. Les rides du visage également, avec un résultat mitigé car, associées à un œil perçant bizarrement figuré de face dans un visage de profil, Ali Pacha présente un faciès raviné… par le remord peut-être ? Cette marionnette fait que je vais m’intéresser plus particulièrement au traitement de ce personnage dans le Karaghiozis. Je trouve à peu près dans chaque épisode le sérail, palais de dentelle où vit la fille du sultan… Je trouve également Véli Ghékas, un Albanais qui tient le rôle du méchant – Véli veut dire tueur en turc – mi homme de main du sultan, mi domestique et gardien du sérail. Il y a aussi Sélim Bey qui symbolise l’occupant, s’occupe de justice et d’ordre social, habite dans le sérail et a une fille très jolie, mais pour ce qui est d’Ali Pacha en chair et en os… pardon ! en carton ou en cuir de chameau, rien de rien de rien ! Je repère sur la marionnette, signée également du nom de son dessinateur, les mentions : ΑΛΗ ΠΑΣΑΣ ΝΤΕΜΠΕΛΕΛΗΣ. Pas de doute, c’est bien lui… Ali Pacha de Ioannina appelé aussi de Tepelena. On en est là : j’ai devant moi un personnage historique véritable, dont on a créé une marionnette de Karaghiozzis qui ne jouera jamais aucun rôle dans le théâtre d’ombres grec. Belle revanche de l’histoire, Ali Pacha réduit à l’état de pantin… Les Grecs peuvent dormir tranquilles, la marionnette d’Ali Pacha a beau rouler sur moi un œil furieux, je la surveille !

Photo: (c) tous droits réservés à GP.   

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