Temps de lecture: 3 minutes.
Lorsque Dionyssia mange au sous-sol du musée, parmi les objets que les archéologues jugent négligeables et qui ne seront peut-être jamais exposés, elle développe une philosophie de l’histoire que seuls les Grecs peuvent comprendre, parce qu’ils en sont imprégnés depuis des temps très anciens :
« Comment les pauvres paysans de l’Antiquité auraient-ils pu se payer de la belle vaisselle finement décorée, et pour quoi faire ? se demandait Dionyssia en mangeant son boulgour ou sa bouillie de noyaux. les paysans s’attablaient devant le foyer sacré, épuisés par leur journée de labeur, et mangeaient vite avant la tombée de la nuit pour éviter d’avoir à allumer la lampe, de gaspiller la précieuse huile. Ils ne passaient pas leur temps, eux, à disserter sur l’immortalité de l’âme, sur la justice, sur la démocratie et la tyrannie, à débattre du meilleur régime politique. Ils savaient bien que les discours ne changeraient rien à leur vie, que l’instruction et la culture étaient l’affaire des aristocrates, des nobles, des riches, de tous les hauts personnages qui ne se souvenaient des pauvres travailleurs de la terre que lorsqu’il s’agissait de les enrôler ou de leur faire payer des impôts, que lorsque leurs palais étaient menacés par des ennemis, leurs biens, leurs intérêts en danger. » ( p. 33/34)
Mais cela ne peut leur suffire, l’idée que l’Europe puisse se faire sans eux leur est proprement insupportable. C’est pourquoi les Grecs vont être parmi les premiers à adhérer à l’union européenne. « Les actes relatifs à l’adhésion de la Grèce aux Communautés ont été signés le lundi 28 mai 1979 à Athènes. »
Peut-être que la première raison d’être des Grecs dans cette union européenne, c’est d’être les témoins, les garants de la mémoire de l’Europe. Lorsqu’Anestis, vingt-cinq ans après sa découverte au camp de Makronissos, trouve enfin la force d’aller au musée revoir « sa » statue, il demande à l’archéologue qui croit en être le premier inventeur :
« – Vous savez qui c’est, demanda-t-il en montrant la tête ?
-Une déesse. Peut-être Héra, ou peut-être bien Artémis, lui répondit-on.
Anestis sourit et fit un signe de dénégation :
-Vous vous trompez, dit-il, ce n’est ni l’une ni l’autre. Elle, elle s’appelle Mémoire ».
(p. 62).
Photo: Santorin, Ancienne Théra.(c) tous droits réservés à GP.