Que dit la mère de Charon ?

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« Ecoutez-moi, je vais vous dire un triste mirologue

que je ne tiens ni d’une veuve ni d’une femme heureuse.

C’est la mère de Charon qui le disait à la porte de l’église :

«  Jouissez, jeunes femmes, de vos maris, mères de vos enfants

et vous, soeurs de vos frères qu’honore votre coeur.

Car j’ai un fils marchand, car j’ai un fils brigand :

Il ne vend pas de marchandises, il ne vend pas de cotonnades,

mais en guise de citronnier il prend les jeunes femmes, en guise de cyprès les jeunes hommes,

et en guise de pots de basilic il prend les petits enfants. »

Le mirologue de Charon a la particularité d’être un mirologue dans le mirologue ! La pleureuse s’identifie à une autre pleureuse, qui est la mère de Charon. Elle transfère la lamentation à la mère de la mort, qui pleure la cruauté de son fils comme elle pleure ses victimes. Car elle aussi peut être triste et se sentir coupable de ce que fait son fils… La première victime de Charon c’est sa propre mère, et sa lamentation prend un cours étrange quand elle associe le métier honorable de marchand à celui de brigand car son fils guette sa proie. Ce sont les métiers traditionnellement évoqués dans les chansons populaires, et où souvent la mère a deux fils, l’un qui exerce le métier considéré de marchand ou de colporteur et l’autre qui a mal tourné, le brigand. Comme les colporteurs troquent tissus et colifichets dans les campagnes, Charon s’empare des êtres humains dans leur jeunesse. Sa mère, elle-aussi, les associe à la nature. Le jeune homme est un cyprès dont il a l’allure élancée et la haute taille, la jeune fille en fleur un citronnier odorant et le petit enfant le pot de basilic, que toute maman grecque pose sur le bord de sa fenêtre, continuant à prendre soin de son enfant jusque dans la mort. Oui, la mère de Charon peut être triste, son fils est un malfaiteur !

Mirologue recueilli par le folkloriste Pétropoulos 1967.

Photo: (c) tous droits réservés à GP.

 

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