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On peut dire que cet épisode des prisonniers bulgares, qui ne se présente pas linéairement dans le roman, mais plutôt comme un fil conducteur tout au long de l’intrigue, contribue grandement à l’émancipation de Georgaki. Quand il vivait dans sa famille proche, jamais il n’aurait pu rencontrer des étrangers et encore moins des prisonniers qui cassaient des cailloux sur les routes. Le statut social, l’éloignement des réalités de la vie, la bonne éducation et les convenances bourgeoises empêchaient cette rencontre. Par contre la vie à la campagne, les longs déplacements sur les routes, la confrontation entre Photis le muletier et sa tante Roussaki lui montrent un aspect de la vie et de la guerre qui l’ont ancré dans la réalité. En un peu plus d’un an, Georgaki achève son éducation à l’humanité. Il faut qu’il se hâte sans le savoir, car la vendetta poursuit son chemin. Comme dans certains pays on se soucie de l’ordre d’accession au trône, dans d’autres c’est l’ordre dans lequel on doit mourir. C’est au tour du jeune garçon d’en être la cible, puisque Leftéris est mort avant que la famille du village n’ait pu assouvir sa vengeance. La tradition veut qu’ « on reprenne le sang » par tous les moyens, aveuglément, même en tuant un innocent :
-La famille de Spithouraina a décidé à présent de te tuer !
-De me tuer ?
-Pour qu’on paie notre dette de sang.
-Leur âme n’est pas encore rassasiée ?
Mais Roussaki ne peut accepter qu’un enfant candide soit la cible d’une vengeance qui devient de plus en plus imbécile. Elle va intercepter la balle qui est destinée à Georgaki et meurt contente car elle a rempli son contrat. Ce faisant, elle obéit elle aussi au désir secret de toutes les mères, celui que la mère de Georgaki a exprimé à son fils avant de se jeter dans la mer :
Mère essuya mon front avec son mouchoir, se penchant vers moi, et murmura avec pitié :
-Que vas-tu devenir quand je ne serai plus là ?
– Je mourrai.
-Non. Je veux que tu vives. Je veux que tu vives. Les enfants ne meurent pas. Toi, tu pourras guérir !
Après tous ces événements horribles, ces traumatismes, ces menaces de mort, ces deuils affreux et surtout malgré la mort de sa tante Roussaki, Georgaki vivra et vivra heureux car il sait désormais que :
(…) de temps à autre, au milieu de tant de misère, on trouve une tante Roussaki. Elle naît avec les soucis des autres chevillés à son âme. Elle n’a qu’à fermer les yeux pour sentir leur douleur. Quand elle dort, son sommeil est lourd de tout ce que l’avenir réserve. Elle est le bon génie qui parcourt les villages, adoucissant les eaux, rendant les jours tempérés, conversant avec les animaux et les saints. deux choses seulement la préoccupent : la vie et la mort.
Les prisonniers agissent comme le révélateur de qu’il y a de pire et de meilleur dans l’être humain. D’un côté : la peur, la haine et le mépris. De l’autre, l’empathie, la compréhension, la charité chrétienne qui ne vaut rien sans l’amour de celui qui donne et le respect qui rend toute sa dimension à l’être humain :
-Nous devons respecter les êtres humains, hommes et femmes, poursuivit tante, et ne jamais leur faire de tort, car ils mourront un jour, eux-aussi, comme nous.
Dans Le soleil de la mort de Pandélis Prévélakis, ce ne sont pas les puissants qui méritent ce respect, mais bien ceux qui par leur amour rendent le monde plus beau et plus digne.
Extraits du roman de Pandélis Prévélakis Le soleil de la mort. Littératures Autrement. Traduction: Jacques Lacarrière.
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