Temps de lecture: 4 minutes.
La vieille paysanne est maintenant partagée entre la crainte des soldats bulgares, qui risquent de tuer son Leftéris à Salonique, et celle d’un autre villageois – Michel- envoyé lui aussi au front. Ce jeune-homme, le fils d’une voisine, n’est pas seulement un compatriote malchanceux. En fait, il va être maintenant chargé par sa famille de tuer Leftéris, pour respecter un code d’honneur qui ne prône que la vengeance. Car le fils de Roussaki a tué son frère aîné, Elias, lors d’une bagarre « là-haut » .
– C’est ta tante, Roussaki ? Sais-tu que son fils a tué Elias, le fils de Spithouraina ?
Les genoux me manquèrent soudain :
-Là-bas, au front ?
-Oui, c’est le brigadier qui l’a dit. C’est arrivé au cours d’une dispute.
Roussaki ne craint pas le jugement du tribunal, fût-il militaire et sans doute expéditif. Mais ce qu’elle craint c’est la vengeance d’un tueur télécommandé depuis le village. Quand le fils cadet apprendra-t-il la sentence familiale ? Quand va-t-il exécuter Leftéris ? Va-t-il profiter du désordre de la guerre ? Leftéris pourra-t-il se défendre, à défaut de pouvoir s’expliquer et convaincre ?
-Qu’ils le condamnent, s’il est coupable ! Et moi, à genoux, j’irai embrasser les pieds de la pauvre mère. Je couperai mes cheveux, je me déchirerai les joues devant elle !
– Tu ne connais pas bien Spithouraina ! fit une femme.
– Si, je la connais ! je l’entends déjà me dire : « Tu me dois du sang, et tu me le rendras ! »
Leftéris a désormais deux fois plus de malchance d’être tué, si le destin lui fait croiser la route du villageois changé de la vendetta et Roussaki a deux fois plus de raison de s’inquiéter. D’un côté des tueurs aveugles qui obéissent à des ordres stupides, de l’autre un tueur stupide qui obéit à des ordres aveugles ! On identifie les ennemis et on peut s’en défendre. Mais que peut-on contre un ennemi qui ne dit pas son nom et se présente en « Pays » ? Mais le jugement du tribunal et celui du village tournent court car la nouvelle de la mort au combat du cousin Leftéris arrive à la maison :
Un papier bleu arriva au nom de ma tante, sans timbre ni enveloppe, simplement plié et collé sur les bords. Avant de le lui remettre, le facteur la fit signer sur un registre. On savait ce qu’il contenait, avant même de l’avoir lu.
Maintenant que Roussaki a appris que Leftéris est tombée au champ d’honneur, elle est presque soulagée de savoir que son fils ne peut plus être re-tué par un ennemi interne. Mais elle n’a même plus à espérer que quelque part « là-haut » une mère bulgare prenne soin de son petit et, dans son désespoir, elle se laisse aller devant le mendiant qui mange sans rien dire :
-Ah ! mon fils ! Si tu savais que j’ai un enfant enterré là-bas, dans ton pays !…
A ces mots, le prisonnier sort de son mutisme, lui révèle qu’il est Grec et qu’il s’est tu pour pouvoir mendier sans honte. Son patron en Bulgarie, un Grec, a été égorgé ainsi que sa femme devant lui, sans qu’il puisse s’y opposer. Il se sent coupable et accepte avec fatalisme sa condition de prisonnier comme une punition :
Mais j’avais fait le voeu de révéler mon secret à la première femme qui m’appellerait son fils … peut-on se cacher à sa mère ?
Tant de cruauté de part et d’autre, commises au nom de la guerre ou bien au nom de l’honneur, ne trouvent pas de justifications. Tous deux sont submergés par l’écoeurement et le sentiment de leur impuissance devant l’injustice et l’arbitraire qui règnent sur terre. Ils se tournent vers la seule puissance qu’ils estiment capable de rétablir l’ordre des choses et cherchent l’apaisement dans leur religion commune, sans penser même à maudire ou à nier un dieu qui permet qu’on les traite si mal :
-Des monstres, mère, il y en a partout. Les innocents meurent tandis qu’eux prospèrent et continuent … jusqu’à ce que l’épée divine les supprime.
-Que le Tout-Puissant l’abatte sur leurs têtes ! S’Il ne le fait pas pour les innocents, qu’Il le fasse au moins pour ses églises et ses monastères qui resteraient orphelins si les innocents disparaissaient.
-Ne le tourmente pas ! Ce sont eux les plus nombreux. Quand la balance penchera du côté des monstres, la Terre s’engloutira…
Tante Roussaki est l’héritière d’un inconscient collectif qui lui fait puiser aux deux sources de la tradition grecque. Dans cette scène paroxystique, elle est la mère douloureuse (mater dolorosa) de la chrétienté mais elle fait instinctivement les gestes ataviques des suppliantes de l’Antiquité.
Tante s’agenouilla à ses pieds. Elle se pencha et lui embrasse les genoux.
L’étranger, le maudit, le rejeté et la mère compatissante – la parigoritissa – des icônes byzantines ne font plus qu’un. Comme les pèlerins à Tinos montent les escaliers de l’église à genoux, marche par marche vers la Toute Sainte -la Παναγία – le prisonnier sanctifie la vieille paysanne en lui reconnaissant qualités et pouvoirs de Marie.
Ce fut au tour de l’étranger de s’agenouiller devant ma tante. celle-ci l’esquiva et l’autre la suivit, sans bruit, sur ses genoux, blessés sans doute, et qu’il avait emmaillotés dans des chiffons.
Extraits du roman de Pandélis Prévélakis Le soleil de la mort. Littératures Autrement. Traduction: Jacques Lacarrière.
Photo: Ménétès, bunker datant de l’Occupation. (c) tous droits réservés à GP.