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Ce que Roussaki ne sait pas, c’est que le bateau de la mort qu’elle voit chargée d’âmes lui ramènera le corps de son fils. Elle se raccroche à l’idée qu’il faut aider à vivre ceux qui ont eu la chance d’être encore en vie, fussent-ils des ennemis. Roussaki est persuadée qu’avec de l’amour, de la détermination et du courage on peut tenir en échec même la mort. Comme elle ne peut porter secours aux enfants de son village partis à la guerre, elle va porter secours à ceux qu’elle rencontre tous les jours. En attendant mieux, elle prend en main l’intérêt immédiat des prisonniers. Elle prévoit de leur porter savon et vêtements, mais le don essentiel et primordial reste celui du pain :
Tante leur jeta la corbeille avec le pain qui nous restait et leur dit, avec force gestes et grimaces « – Prenez ! Prenez ! C’est tout ce que j’ai ! » . Ils le prirent sans aucun merci. La plupart ne détournèrent même pas la tête.
Peuvent-ils faire la différence entre ceux qui leur jettent des restes de pain comme à des animaux de basse-cour et l’aumône improvisée de la charitable Roussaki qui, dans sa précipitation, leur lance le pain avec la corbeille ? Peu habitués, eux-mêmes, à ce que quelqu’un prenne soin d’eux, pourquoi diraient-ils merci ? D’ailleurs qui les comprendrait dans ce village crétois ? Ayant perdu la faculté de se faire comprendre, ils ne se voient plus, comme des personnes. Pourtant, ce n’est pas un obstacle pour la paysanne, habituée à vaquer à ses occupations, tout en parlant aux plantes, aux pierre et à l’oiseau blessé. Elle perçoit les prisonniers en tant qu’humanité souffrante. La religion et le nom du fils d dieu vont être un sésame permettant de faire entrer en communication des gens qui ne parlent pas la même langue :
-Christ ! Christ ! disait le Bulgare.
-Christ ! Christ ! répondait ma tante comme un écho.
Par ce seul nom, la race des hommes n’était plus qu’une seule race, les ennemis se sentaient frères.
Le pain devient ainsi peu à peu dans l’esprit de Roussaki une offrande sacrée, une eucharistie et elle-même une sorte d’officiante :
– Moi, je jeûne. Quand on va porter à manger au pauvre, on doit avoir l’estomac pur, comme le pope qui donne la communion.
Ce rituel religieux n’échappe pas aux prisonniers qui commencent une action de grâce. C’est la première fois qu’on les voit agir tous ensemble comme des êtres humains et non comme des mécaniques, des machines à casser des cailloux :
Les bons prisonniers avaient terminé leur repas. Nous les vîmes faire leur signe de croix. L’υn d’eux se leva et entonna un chant qui me parut être un tropaire ( chant en l’honneur du saint du jour). Il avait une voix nette et douce, qui nous alla droit au coeur.
Georgaki est un garçon sensible. Il est transporté par la beauté de ce chant qu’il compare d’emblée aux paysages célestes qui auréolent le sévère Pantocrator, aux sourcils en accent circonflexe, à la coupole des églises byzantines :
(…) ils reprirent l’air et chantèrent à l’unisson, comme le choeur répondant au chantre, à la messe. Je n’avais jamais entendu de voix aussi graves ! Elles étaient comme des nuages grondants, éclairés par l’épée brillante d’un rayon de soleil.
Ce frisson à la fois mystique et esthétique ne lui cache pas la misère des prisonniers. Mais les hommes qu’il voyait, l’instant d’auparavant « muets et sinistres » lui paraissent maintenant rétablis au sein de la communauté humaine et religieuse par le grâce de dieu. L’injustice commise par les hommes est réparée par la justice divine :
C’était un chant céleste ou, pour mieux dire, un hymne que les opprimés adressaient au ciel : un hymne à la fois de reconnaissance et de supplication, un thrène (chant de deuil) et un magnificat !
Georgaki comprend que ces prétendus coupables sont en fait des victimes. Au fur et à mesure que les forçats travaillent sur la route, la distance qui les sépare de Roussaki et de son neveu diminue. En avançant, ils progressent dans le coeur de la vieille paysanne, dans le coeur de Georgaki qui en se tournant vers les autres échappe à son propre malheur, de même qu’eux progressent en dignité. Le jeune garçon comprend qu’il fait partie d’une chaîne invisible – la solidarité- qu’on peut faire semblant d’ignorer, mais que la dignité lui enjoint de suivre. Lorsque le prisonnier invalide, qui mendie son pain, lui rend visite chez elle, la jonction est faite entre eux et la seule femme du village qui a bien voulu leur ouvrir son coeur. C’est l’histoire de deux cheminements, de trois plutôt en comptant Georgaki car son regard a bien changé grâce à l’amour partagé.
L’étranger nous avait enseigné l’amour. Ma tante ne l’avait-elle pas dit elle-même ? Je ne désirais pas d’autre leçon.
Roussaki n’observe pas seulement les préceptes de l’Evangile, elle réagit instinctivement pour accorder ses actes et l’idée qu’elle se fait de la justice et des rapports humains. C’est aussi une mère qui avec ses faiblesses, ses doutes et ses colères écoute son coeur :
On entra dans la petite chapelle, tante s’agenouilla devant le trépied où se trouvait l’icône et murmura quelque chose à saint Antoine. Le saint devait avoir l’oreille dure car tante, au bout d’un moment, se mit à élever la voix. Elle laissait éclater, pour se soulager, tout ce qu’elle avait contenu en elle si longtemps. Je ne transcris pas ici ses paroles, bien que je m’en souvienne, car seul le saint a le droit d’entendre les mots de l’homme qui se confesse à lui.
Extraits du roman de Pandélis Prévélakis Le soleil de la mort. Littératures Autrement. Traduction: Jacques Lacarrière.
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