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Toutes les mères crétoises sont d’accord là-dessus : Il vaut mieux être prisonnier que mort. Même si cette situation est terrible, elle semble soudain enviable lorsqu’on perd tout espoir :
Mais, aujourd’hui, la Mort venait dissimulée dans une enveloppe cachetée : « Votre fils est tombé pour la patrie. » Où ? Comment ? Debout ou gisant sur le sol ? Tué par une balle ou mort de maladie ? Personne ne le savait ! D’un trait de plume, on effaçait son nom d’un catalogue, et l’homme tombait mort, là où il se trouvait.
La peur, le mépris, la honte, les travaux forcés sont des moments réversibles, auxquels l’amour d’une mère pourra toujours remédier lorsque son fils reviendra de la guerre :
– C’est ma seule consolation, à présent, de souhaiter qu’il soit prisonnier . (…)
– N’as-tu pas vu les prisonniers bulgares qu’on a par ici ? Ils ne s’en sortent pas si mal à côté de ceux qui sont morts.
Cela ne veut pas dire que les mères soient plus naïves que les hommes et qu’elles ignorent la cruauté du monde. Comme Roussaki n’a aucune information sur le comportement des ennemis, elle en est réduite à faire des supputations qui la tourmentent bien davantage, car ce qu’elle voit en Grèce n’augure rien de bon. Comment les ennemis traitent-ils leurs prisonniers ? Elle ne peut s’empêcher de s’adonner à de tristes pensées :
(…) « là-haut », torturait-on quelques prisonniers, déchirait-on leur chair, leur crevait-on les yeux ?
La vieille paysanne considère les Bulgares comme des personnes et voudrait bien que quelqu’un « là-haut » en fasse autant pour les Crétois. Elle accumule les gestes positifs et essaie de transformer un mal en un plus grand bien. Elle pare au plus pressé, de la nourriture pour les prisonniers, et leur apporte ce qu’elle appelle une « soupe d’esclave » c’est-à-dire la plus reconstituante possible, avec toutes les bonnes herbes qu’elle ramasse dans les champs et sur les bas-côtés. Bien sûr, dans un pays qui a beaucoup souffert des Ottomans et même des Latins, la charité s’exerce avant tout sur les orthodoxes :
-Ce sont des chrétiens eux-aussi. Comme nous. Des orthodoxes. (…) Ce sont des orthodoxes, sieur Photis ! répéta ma tante, avec conviction. Ils adorent le Christ, eux-aussi.
Roussaki met en pratique les préceptes contenus dans les Evangiles. C’est d’ailleurs le seul livre qu’elle connaisse et qui étaye toute sa philosophie. Elle entend, le moment venu, ne pas être parmi les boucs, mais parmi les brebis que le Fils de l’Homme mettra à sa droite, ainsi que le dit l’évangéliste Matthieu qui prévient les égoïstes et les avares :
Allez loin de moi, maudits, dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et ses anges. Car j’ai eu faim et vous ne m’avez pas donné à boire, j’étais un étranger et vous ne m’avez pas accueilli, nu et vous ne m’avez pas vêtu, malade et prisonnier et vous ne m’avez pas assisté.
la Règle d’Or rappelle la nécessaire réciprocité qui doit présider aux rapports humains, non pas par simple intérêt, mais parce que les hommes sont les bourgeons d’un même rameau :
Ainsi, tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux. Matthieu, 6 31
Puisque les prisonniers sont dépourvus de toute aide, isolés du restant de la population et à la merci du premier venu qui peut se passer les nerfs sur eux, Roussaki va assurer leur protection, être en quelque sorte leur chien de garde. Mais elle les englobe dans un ensemble plus vaste, celle des enfants du village et de tous les jeunes partis à la guerre. Elle les adopte. Elle-même est le symbole de toutes les mères qui prient pour leur enfant. Elle prend tant à coeur sa mission qu’elle en fait des cauchemars :
La mort approchait de notre village -ici-même, à l’endroit où nous passons ! – avec un bateau rempli d’hommes de chez nous qu’Elle avait fauchés à l’étranger. Elle cria dans un porte-voix qu’Elle allait les descendre à terre pour les vendre mais quand Elle vit les mères réunies sur la rive, Elle remit la voile et les emmena .
Extraits du roman de Pandélis Prévélakis Le soleil de la mort. Littératures Autrement. Traduction: Jacques Lacarrière.
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