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Ce sont bien les officiers bulgares qui incarnent la violence aveugle et la bestialité. Tante Roussaki les compare à un animal réputé cruel, mais surtout très éloigné de la réalité grecque, un animal qu’elle n’a jamais vu en chair et en os:
(…) ils puent le sang. Ils ne peuvent s’en passer ! Ils sont comme le tigre qui, une fois qu’il a goûté la chair de l’homme, ne veut plus d’autre viande.
Pour Roussaki le tigre n’a pas le droit de tuer et, s’il le fait, c’est au nom d’une cruauté aveugle. Tout animal qui ne serait pas « grec » peut être accusé de mauvais penchants, c’est en quelque sorte un ennemi sanguinaire, comme les officiers. Mais a contrario les animaux qui appartiennent au bestiaire méditerranéen qu’aime et protège la paysanne ont des excuses, de même que les soldats qui ne sont plus vus comme des ennemis du fait de leur triste sort :
Je fixais un lézard, plaqué contre le mur, au-dessus de la lampe, les yeux écarquillés, tandis que les papillons de nuit allaient d’eux-mêmes se fourrer dans sa gueule.
-Tante Roussaki ! Regarde ! Il avale les papillons !
Je m’attendais à la voir brandir sa chaussure et à écraser le monstre. La vie n’était-elle pas bonne et douce, même pour la fourmi ? Mais elle ne bougea pas :
-Laisse-le. Il fait ce que Dieu lui a appris. La raison, c’est réservé à l’homme.
Les prisonniers ont changé de statut. Ils sont au bas de l’échelle dans la société, et même au bas de l’échelle en ce qui concerne la guerre. On ne peut les tenir pour responsables. Roussaki va s’approprier instinctivement, par le biais d’un autre animal familier, la souffrance des humbles. Une scène intimiste centrée sur l’amour indéfectible de la mère envers ses petits montre que Roussaki y est sensible, plus que toute autre. Comme la charderonnette, elle est la mère qui nourrit ses enfants, tous les enfants, de Leftéris à Georgaki, ceux qui sont libres, ceux qui sont en danger et ceux qui sont en prison. Mais si la privation de liberté semble cruelle, elle n’est pas vraiment exprimée dans le livre de Prévélakis, elle se résume à une sorte de soupir :
-Sais-tu ma bonne ? J’ai deux oisillons dans une cage et leur mère, une charderonnette, vient jusque-là pour les nourrir.
– Libère-les Augustina ! fit ma tante en frissonnant soudain. C’est un péché. (…) Tu as vu les prisonniers qui travaillent sur les routes ? dit tante en fronçant le sourcil. Va les voir. Tu parleras ensuite !
Si le prisonnier inspire la répulsion, la haine ou le mépris, c’est qu’il fait peur. Pourrait-on un jour être dans la même situation ? On ne peut l’approcher sans se remettre en question. Or, Roussaki a une vue très saine de la vie et l’expérience de ceux qui ont beaucoup travaillé. Elle est assez forte pour se tourner vers les autres. Elle s’est forgé une philosophie à usage personnel qui lui donne une réponse de bon sens aux multiples questions qu’elle se pose. Et elle superpose aux dogmes chrétiens une vision toute panthéiste de la nature et de la vie humaine. Elle jauge tout à l’aune de l’humanité au milieu de laquelle elle se place:
Elle se tenait au beau milieu de la Création et la passait par ses entrailles , tout comme elle faisait passer par le peigne du métier à tisser les fils de la chaîne. Je peux même prétendre qu’elle la mesurait au moyen de son propre corps : le pouce, le bras, la coudée, l’enjambée, la poignée, la brassée, les battements du coeur, le poids du corps, la distance visible à l’oeil nu, à portée de voix… tels étaient ses poids et mesures.
Mais Photis le muletier est étroit d’esprit, il vit au jour le jour sans se poser de question, occupé à des tâches répétitives. De même sa foi est obtuse, sans interrogation ni doute, répétitive et encombrée de préjugés qui lui font se demander :
-Quoi, ma bonne ? Il a une foi le Bulgare ?
Les Bulgares sont des animaux, et ils se placent parmi les plus féroces, les plus répugnants et les moins considérés. Comment des animaux pourraient-ils croire en dieu ? Pour lui, les prisonniers sont tout simplement des hommes oubliés de dieu, pour tout dire : des maudits ou plutôt une masse maudite, indistincte comme le suggère l’expression : le Bulgare. La superstition l’empêche même de rester dans les parages, tant il a peur d’être contaminé par cette maladie d’un nouveau type… :
Le vieux Photis frappa les bêtes avec son bâton, ce qu’il n’avait pas encore fait une seule fois, pour les presser et quitter l’endroit. On eût dit qu’une puanteur soudaine l’avait pris aux narines.
Extraits du roman de Pandélis Prévélakis Le soleil de la mort. Littératures Autrement. Traduction: Jacques Lacarrière.
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