Temps de lecture: 4 minutes.
Malgré son âge, Photis n’en sait pas beaucoup plus que Georgaki sur les étrangers et la guerre. Loin de l’attendrir, la crainte qu’il en éprouve le rend plus dur encore. Il ne voit pas les prisonniers bulgares comme des individus – même ennemis – mais comme une masse indistincte et repoussante, indigne de vivre. Ceux que l’on a capturés ne peuvent plus nuire. Il n’en reste pas moins que ce sont des bêtes fauves dangereuses, des criminels :
Les crimes qu’ils ont commis les suivent partout, fit sieur Photis.
Le muletier n’a pas de prise sur la dure réalité de la guerre. Il est pratiquement le dernier dans l’ordre social, très éloigné géographiquement du front, il ne comprend absolument rien aux événements qui ont précédé la déclaration de guerre. Les enjeux de politique internationale lui échappent complètement. Tout ce qu’il sait, c’est que des jeunes gens de son village ne reviennent jamais. Toutes les femmes du village attendent leur enfant parti à la guerre, le voir à nouveau serait comme une re-naissance. Puissent-elles les libérer de la guerre, comme leur naissance les a libérés !
… les douleurs m’ont prises de tous les côtés, je mordais ma tresse pour ne pas hurler. L’enfant ne sortait pas ! Les voisines et amies ouvrirent portes et fenêtres, défirent leurs cheveux, dénouèrent tous les noeuds qu’elles trouvèrent, libérèrent tous les oiseaux de leurs cages, tirèrent les couteaux des fourreaux et crièrent : « Sors, sors, dragon ! La terre te réclame ! » Mais l’enfant ne glissa que lorsque j’eus fait un voeu à saint Libère qui secourt les femmes en couches.
Photis voit bien toute cette souffrance au quotidien, en particulier celle des femmes, peut-être n’est-il pas si obtus et insensible qu’il en a l’air :
-Garde-le longtemps et qu’il te revienne florissant ! ajouta une femme. Et pour nous toutes aussi, que nos enfants nous reviennent sains et saufs !
Sa dureté, son intransigeance, il les réserve pour les ennemis. Il a en face de lui des soldats qu’ils juge responsables des horreurs commises. Pourquoi ne se vengerait-il pas sur eux de ce que d’autres ont subi ?
Il n’en démordait pas. Il cracha avec force devant lui, pour bien montrer que tous ces gens lui donnaient la nausée.
C’est exactement pour les mêmes raisons que Roussaki prend pitié des hommes de troupe. Ils lui renvoient l’image des paysans partis à la guerre, car ils sont aussi des petites gens. Elle a conscience que ceux qui cassent des cailloux sur le chemin sont les mêmes qui travaillaient durement dans les champs et qui ont été en première ligne à la bataille, peu importe leur pays d’origine. C’est la fraternité de ceux qui seront toujours de la chair à canon ! Elle n’a pas besoin de leur parler, de les connaître par leur nom pour faire le tri entre eux et établir sa propre hiérarchie. D’un côté des esclaves qui vivent dans la précarité :
-(…) mangez-vous régulièrement ici ? Comment vivez-vous ?
– Ne nous demande pas comment on vit, répondit le Bulgare, mais plutôt comment on meurt !
Et de l’autre, les chefs qui conservent leurs privilèges et leur oisiveté même dans les fers et qui lui semblent méprisables. La différence de traitement entre les soldats dans le malheur et la misère ne fait que refléter l’injustice sociale des temps de paix. Et tout cela, Roussaki le connaît bien :
Un peu à l’écart, on voyait d’autres hommes assis, prisonniers eux-aussi, mais qui n’avaient pas l’air d’avoir jamais touché de leur vie un marteau ou un pic.
-Ce sont des officiers, fit tante en leur jetant un regard noir. Pour eux, la guerre est un métier. Ils ne savent rien faire d’autre !
Extraits du roman de Pandélis Prévélakis Le soleil de la mort. Littératures Autrement. Traduction: Jacques Lacarrière.
Photo: (c) tous droits réservés à GP.