Gens pauvres, pauvres gens. Prévélakis 3

Temps de lecture: 4 minutes 

Georgaki vient juste de quitter la maison où il a grandi dans l’aisance, une demeure confortable où les notables se rendaient en voiture ou à cheval. Il n’a fait qu’entrevoir sa nouvelle vie. La mise très simple de sa tante, le déplacement vers le village qui se fait à pieds et en chevauchant l’âne Triphylle sont, pourtant, autant d’indices d’un changement de fortune. Maintenant il ne vit plus dans un cocon en quelque sorte aseptisé par la bonne éducation et l’argent, il est dans la vraie vie. Ce nouveau statut social n’a rien de traumatisant, au contraire pour l’enfant c’est une forme de liberté, d’insouciance et de spontanéité :

Le vieux Photis alla cueillir quelques grappes.

-Il est à nous ce raisin, tantine ?

– Ici ? Qu’est-ce qu’on viendrait faire jusqu’ici ?

-… Mais sieur Photis va se faire attraper !

Tous deux éclatèrent de rire.

-Le passant a droit à sa part, lui aussi ! fit ma tante. Et si c’est un gosse, il peut même en emporter chez lui.

Georgaki caresse l’âne Triphylle, il court dans la campagne et regarde les fleurs, mais derrière les fleurs… il y a les prisonniers et Georgaki sent déjà qu’il a un point commun avec les forçats. Le prisonnier est avant tout un pauvre, comme Roussaki, qui est la plus à même de les comprendre :

-Et vous, comment vivez-vous ? ajouta le prisonnier.

-Comme Dieu le veut. La pauvreté nous soutient.

Mais Roussaki en fait une vertu cardinale et la transforme en frugale simplicité. Alors que le dénuement allié à la saleté, la soumission et au mépris des autres réduit les prisonniers à une sous-humanité. Georgaki les considère avec anxiété. Est-il possible que lui-aussi un jour soit dans la même situation ? Est-il possible que son cousin Leftéris, qu’il admire tant, soit prisonnier quelque part dans le nord ? Vivre pleinement et non plus à demi calfeutré par de lourds rideaux, c’est voir la souffrance des autres. L’identification à ces malheureux, qui se fait presque à son insu, l’angoisse car ces hommes lui font peur, lui font honte :

Tous ces hommes étaient en guenilles, crasseux, avec d’immenses barbes sales recouvrant leur poitrine comme des toiles d’araignées.

Mais Photis le vieux muletier, qui les accompagne dans leur périple, ne veut rien entendre et ne voit en eux que de la bestialité :

Pourquoi t’apitoyer sur toutes ces faces de chien, dame Roussaki ? Ces gens-là, ils mangent nos enfants vivants, quand ils les font prisonniers.

La situation terrible des forçats renvoie également à Photis l’image des jeunes gens du villages, partis au front et dont on ne sait plus rien. Les prisonniers sont bien commodes, ils sont là, on peut leur faire porter toute la responsabilité du monde. Qu’est-ce qu’ils font au village à la place des jeunes soldats grecs ? L’enfant, lui, doute  et se pose d’autres questions: Peut-être que Leftéris et ses compagnons ont combattu contre les forçats eux-mêmes ? Peut-être subissent-ils, dans un autre pays, le même sort ? Peut-être Leftéris a-t-il été dévoré, comme le dit sieur Photis ?

Extraits du roman de Pandélis Prévélakis Le soleil de la mort. Littératures Autrement. Traduction: Jacques Lacarrière.

Photo: (c) tous droits réservés à GP.

Laisser un commentaire