Suite de Un peu d’histoire
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Heuzé est parti sans idée préconçue. Pour lui les Turcs ne sont pas des sauvages, pas plus que des ennemis. Il a même un ami turc, Omer-bey, qui l’a reçu chez lui trois ans plus tôt, alors qu’il voyageait au mont Olympe. En fait, c’est plutôt des Grecs qu’il se méfie. Il peste souvent contre « les sournoises indications géographiques » de ses agoyates -c’est-à-dire de ses guides- qu’il appelle « des coquins qui se jettent sur les cordes de nos mulets et se croient maîtres de diriger la caravane ». C’est ainsi que les Grecs se voient appliquer la manière forte, qui a de quoi surprendre quand on lit le récit 160 ans plus tard : « Deux ou trois coups sur les doigts suffisent pour leur faire lâcher prise. » Tant de rigueur nous laisse mal augurer de la suite, mais le reste du voyage se passera mieux car les agoyates qui suivent « en geignant et en suant à grosses gouttes » seront remplacés successivement par le brave Mourias, un Albanais et Limanagha, un guide turc. Heuzé signale à plusieurs reprises qu’il a hâte d’être en Turquie, ce qui laisse pantois pour un homme qui est en poste à Athènes où il a reçu nécessairement un endoctrinement inverse. Il montre en cela une belle indépendance d’esprit dont il nous donne des preuves constantes.
Certains villages sont valaques, d’autres turcs, d’autres encore grecs. Et parmi ces derniers, certains portent encore les traces de l’occupation ottomane : minaret … etc. Heuzé ne manque pas de signaler l’origine de la population villageoise sans porter de jugement, mais en se cantonnant à des remarques géographiques ou architecturales. Cependant, un incident va battre en brèche cette belle impartialité. Au poste frontière, Grecs et Turcs se livrent au jeu puéril de la guerre administrative, en instituant des quarantaines sanitaires. Le chef turc de la Santé de Phourka, autoritaire et méprisant devient franchement ridicule lorsqu’il « fait alors la simagrée de prendre ces papiers avec des pincettes, comme si nous lui apportions le choléra. Il ajoute que nous n’en devons pas moins mettre pied à terre, afin qu’il puisse mesurer notre taille. » Cette mesure vexatoire est évidemment un prétexte pour rabaisser l’étranger et lui faire sentir sa position inférieure vis à vis de l’administration turque toute puissante. Cette injonction arbitraire et stupide provoque un sursaut de dignité chez les Français. L’indignation fait qu’Heuzé se veut immédiatement Européen et se positionne en adversaire. Ce qu’il regrettera par la suite, puisque son refus d’obtempérer va l’obliger à obliquer jusqu’à Volos.
d’après le livre de Léon HEUZE « Excursion en Thessalie Turque en 1858 »
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