Vous aimez les ronds ? Non, je préfère les carrés.

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Une grande salle encombrée de larges tables, de hautes fenêtres, de solides étagères métalliques et de nombreux tiroirs étiquetés : A1, A2, A3 et même A1-1, A1-2…. Vous vous trouvez dans la pièce de stockage des fragments archéologiques trouvés sur un site de fouilles. A vous de reconstituer une coupe, une amphore, un vase ! On vous a conseillé de chercher dans le tiroir A2 un fragment correspondant. Vous n’avez pas la moindre idée de la grandeur ni de la forme de ce que vous êtes sensé chercher. Pour seules indications : la couleur de la coupe et l’aspect de la terre-cuite, son grain, son épaisseur. A vous d’essayer, de tourner un fragment entre vos doigts, de le positionner d’un côté, de le reposer sur la table, d’en chercher un autre qui pourrait -peut-être ?- se positionner entre la coupe et le précédent…. S’il y a un reste de peinture, une rainure dans la poterie, une amorce de courbe, un petit bourrelet de bordure pour vous mettre sur la bonne voie…. vous êtes sauvé ! Après il faudra coller, enlever les épaisseurs et les bavures qui occasionneraient de légers décalages et finiraient par rendre votre fragment incapable de tenir « mécaniquement »…. Le résultat doit être parfait, positionné correctement dans les trois dimensions, sinon la pose du prochain fragment sera pire et celle du troisième une catastrophe ! Vous voilà donc en train de maintenir le fragment dans la même position de longues minutes, malgré la crampe qui menace et les doigts qui collent entre eux. Puis, vous recommencez l’opération «  pêche au fragment ». S’il n’y a rien dans le tiroir A2 qui puisse correspondre, essayer de chercher dans le tiroir A1 ou A3 dont les débris devaient se trouver aux abords immédiats de votre coupe…. S’il n’y a toujours rien, fouillez dans le tiroir A2-2. Que veulent dire tous ces chiffres ? Vous n’êtes pas dans un gigantesque jeu de bataille navale, mais c’est tout comme !

Nous sommes sur le site d’une ancienne décharge… Ne faites pas le dégoûté, pour un archéologue, c’est un endroit formidable, exceptionnel. Les débris organiques sont éliminés depuis longtemps et les microbes, espérons-le, ont été détruits…. Cet endroit concentre tous les objets usuels cassés, pots fêlés, assiettes ébréchées que l’on a jetés pêle-mêle pendant plusieurs siècles. Il y a plusieurs couches de détritus qui sont autant de strates chronologiques. La première étape de la fouille est le carroyage. On délimite des carrés d’1 mètre sur 1 mètre à l’aide de piquets et de ficelle et on les nomme : A1, A2 puis B1, B2… etc. Leur contenu sera regroupé dans un tiroir du même nom. Mais quand on a prélevé tous les fragments sur 10 ou 20 centimètres d’épaisseur, on creuse plus profond et on arrive à A1-2 …. etc. Le site de fouilles se présente comme un grand mille-feuilles que l’on partage de façon orthogonale, à l’aide justement des carrés délimités par des piquets et de la ficelle !

Photo: col d’amphore à demi enterré. (c) tous droits réservés à GP.

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