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Tous les persécutés baissent la tête….. Ile de Karpathos, je demande mon chemin à des ouvriers du bâtiments, un peu trop bronzés pour être Grecs, la mine un peu trop modeste pour être des villageois. Ils me répondent dans un grec assez bon, mais gardent la tête baissée.
Le point de vue de Kazan :
« On dit que les Juifs ont de l’astuce, qu’ils sont rusés : les Grecs d’Anatolie sont un peu du même genre. Vous voulez savoir pourquoi : ils ne pouvaient pas utiliser la force pour se défendre, ni l’épée ni les armes ; ils étaient sans cesse avilis et le seul moyen de s’en tirer était donc d’employer la ruse, de ne jamais dire un mot de travers. La première chose que j’ai apprise fut de me taire. Mon père nous disait : « Ne dites rien, n’intervenez jamais dans les affaires des autres, tenez-vous à l’écart des ennuis ». »
Kazan par Kazan, entretiens avec Michel Ciment, Ramsay poche cinéma, Stock, 1973
Lettre au Gréco, Nikos KAZANTZAKIS – X (suite et fin)
Toute la nuit se passe à attendre, dans les cris des chrétiens que l’on égorge jusque sous sa fenêtre. Mais au matin, alors que l’enfant soulagé pense qu’il va pouvoir revivre une vie quotidienne normale, son père ouvre enfin la porte et amène Nikos sur la place du village. Il a une vision d’horreur :
« J’ai levé les yeux vers le platane et j’ai poussé un cri : trois pendus se balançaient (…) . J’ai détourné la tête ; je n’y tenais plus, j’ai enlacé les genoux de mon père. (c’est un geste de supplication) Mais il m’a empoigné la tête et l’a tournée vers le platane.
-Regarde, m’ordonna-t-il encore.
Mes yeux se sont remplis de pendus. »
Cette scène paroxystique se trouve gravée à jamais dans l’esprit de Kazantzakis car son père ne se contente pas de forcer l’enfant à regarder bien en face les pendus, il l’oblige à les toucher et à leur embrasser les pieds en signe de piété :
« – Prosterne-toi ! ordonna alors mon père, et quand il m’a vu me débattre et chercher à m’en aller, il m’a saisi sous les bras, m’a soulevé en l’air, m’a baissé la tête et m’a collé de force la bouche sur les pieds de marbre. »
C’est un geste de respect envers les pendus que les Crétois considèrent comme des martyrs de la foi et de la liberté. L’enfant embrasse leurs pieds sans se rendre compte qu’il observe un rituel religieux. Les pieds des pendus deviennent ceux du Christ sur le crucifix que les fidèles embrassent lors de certaines cérémonies, en témoignage d’humilité et de vénération. Cet attouchement si macabre et si brutal, et qui aurait plongé tout autre enfant dans une violente crise nerveuse, lui fait comprendre que, quand on est Crétois, on ne peut être éduqué autrement. A la violence des situations correspond une éducation primitive et sauvage, car ce qui importe le plus, c’est de survivre :
« C’est ainsi que le loup éduque son louveteau bien-aimé, son enfant unique et qu’il lui apprend à chasser, à tuer et à échapper aux pièges, par ruse ou par bravoure. »
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