Faut-il désespérer de l’être humain ?

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Héraklion: en voulant prendre un raccourci, je me suis perdue et j’ai l’impression que je tourne en rond. J’aperçois une dame qui étend du linge sur un balcon. Je l’interroge: « Comment je fais pour aller sur la tombe de Kazantzakis ? » Elle me répond: « tout droit, tout droit! » en balayant l’air d’un geste ample. Combien de touristes a-t-elle remis sur le droit chemin aujourd’hui ? Peut-être se demande-t-elle: « Mais qu’est-ce qu’ils ont tous ces gens à aller sur la tombe de Kazantzakis ? »

Lettre au Gréco, Nikos KAZANTZAKIS (suite)- VII

Malgré tout, l’idée que les deux communautés pourraient vivre en bons termes, du moins au niveau des individus si ce n’est des institutions, effleure quelquefois le jeune garçon. L’attitude officielle qui est de combattre les Turcs de toutes les façons possibles ou de les ignorer est difficile à tenir au quotidien, car depuis deux siècles que les Turcs cohabitent avec les Crétois, ils font en quelque sorte partie du paysage. C’est ainsi que Nikos considère avec bienveillance les petits Turcs qui ont une raison sociale d’exister, par exemple ceux qui vendent du jasmin et des graines de courges, et sa voisine Fatmé qu’il aperçoit dans sa cour. Les jeunes membres de l’Hétairie (c’est le nom de la société secrète créée par Nikos et ses amis sur le modèle des grands mouvements de libération de la Grèce) ont pitié du vieux portefaix turc qui grelotte de froid sur le port :

«  La nuit était tombée, personne ne nous voyait, l’un de nous a enlevé sa flanelle, l’autre sa chemise, le troisième son gilet et nous les lui avons donnés ; nous voulions le prendre dans nos bras mais nous n’avons pas osé ».

La charité chrétienne peut s’exercer à titre individuel, mais elle doit rester discrète voire secrète, sous peine de désordres publics. On a honte d’être généreux, de se comporter fraternellement avec un autre être humain, fût-il ennemi, car un ennemi reste un ennemi ! Cependant, on a l’impression quelquefois que même les différences religieuses pourraient s’aplanir et que les saints orthodoxes et les agas (petits seigneurs turcs) pourraient parvenir à un modus vivendi. Nikos croit fermement que saint Minas, le saint préféré des Crétois car son nom rappelle le roi Minos, protège efficacement la communauté chrétienne, en quittant sa stèle dans l’église et en faisant sa ronde dans le village chaque nuit :

«  Les Turcs ne le voyaient pas, mais ils entendaient son cheval qui hennissait, voyaient des étincelles que lançaient sur les pavés les sabots du cheval, reconnaissaient sa voix et allaient se tapir, épouvantés dans leurs maison. »

Photo: fresque de la Panaghia Kéra à Kritsa. (c) tous droits réservés à GP.

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