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Kazan, un autre K comme Kazantzakis… Un Grec d’Anatolie, un Grec d’ailleurs, comme Kazantzakis le Crétois. Dans les annuaires téléphoniques, la lettre K représente des dizaines et des dizaines de pages, à croire que tous les Grecs ont un nom qui commence par un K ! Quand on cherche un auteur grec dans les rayons d’une librairie, il suffit de regarder à la lettre K. Kadaré … Kessel, non ils n’ont pas d’auteurs grecs …. il manque Kazan, Kazantzakis … et les autres !
Le point de vue de Kazan :
« Les Grecs d’Anatolie ont connu la terreur absolue. (…) Les membres de sa famille (de son père) n’ont jamais oublié qu’ils faisaient partie d’une minorité. Ils vivaient au milieu de massacres incessants ou d’émeutes : tout à coup, les Turcs faisaient une crise et tuaient quantité d’Arméniens, ou encore ils devenaient enragés et c’étaient alors les Grecs qu’ils anéantissaient en grand nombre…. Ceux-ci restaient donc chez eux. Leurs maisons étaient presque barricadées, avec leurs fenêtres protégées par des volets de bois. En fait, les habitants de Kayseri aimaient bien les Grecs, mais eux s’attendaient toujours à ce que l’on massacre encore une fois les Grecs ou les Arméniens. »
Kazan par Kazan, entretiens avec Michel Ciment, Ramsay poche cinéma, Stock, 1973
Lettre au Gréco, Nikos KAZANTZAKIS (suite) -VI
Chez Kazantzakis, Dieu est en quelque sorte supra-national et pourrait réunir Turcs et Crétois, mais qu’est-ce qu’un Crétois ? C’est quelqu’un qui n’est pas Turc, qui ne voudrait pas être Turc pour tout l’or du monde, car il l’assimile à tous les défauts, les mauvais penchants de l’être humain, aux pêchés mêmes. D’ailleurs, de quoi rêve un petit crétois qui veut s’amender et devenir meilleur ?
« De libérer d’abord du Turc, c’est là le premier degré ; ensuite se libérer du Turc que l’on porte en soi -l’ignorance, la méchanceté, l’envie, la peur, la paresse, les idées brillantes et fausses ».
Ces phrases sont terribles car elles portent toute la xénophobie du monde. Tout se passe comme si le Turc était un virus contagieux, un démon personnel qui détruit les Crétois de l’intérieur. Les Turcs seraient la mauvaise partie des Crétois, mais une partie intégrante dont on ne saurait se séparer, se libérer qu’avec sauvagerie. L’éducation du petit crétois est une éducation à la liberté, à la lutte. Ainsi que le lui dit le vieux capitaine, ami de son père :
« Ton père est un brave, tu deviendras un brave toi-aussi, que tu le veuilles ou non ».
Ce pourrait être une éducation (bien que forcée) exaltante, si le corollaire n’en était pas une éducation à la haine :
« Depuis ma naissance, je respirais dans cet air féroce, visible et invisible, le combat. Je voyais chrétiens et Turcs se jeter des regards sauvages obliques, et tordre leurs moustaches avec fureur, les gendarmes turcs passer et repasser dans les rues avec leurs fusils, les chrétiens barricader leurs portes en jurant, j’entendais les vieillards parler de massacre, d’actes de bravoures, de guerre, de la liberté et de la Grèce. »
Le résultat ne tarde pas à se faire sentir, la violence est quotidienne, obligée et banalisée même chez les plus jeunes :
« (…) nous faisions tout ce que nous pouvions pour rester fidèle à notre serment : nous ne disions pas de mensonges, battions tous les petits Turcs qui nous tombaient sous la main dans les ruelles isolées. »
Photo: Capétan crétois. (c) tous droits réservés à GP.