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Aux alentours d’Héraklion, un village entièrement reconstitué à l’usage des touristes. Tout est faux, mais tout est très bien fait. Seule la piscine bleue azur fait tache au milieu des placettes, des escaliers et courettes garnies de grosses jarres débordant d’œillets roses. Le décor est magnifique, le panorama splendide, les jardins sentent la rose et le jasmin. Mais le soir, la représentation de danses traditionnelles est affligeante: des danses inventées pour les touristes, des chansons battues et rebattues, des costumes tous semblables, paraissant sortis du même atelier clandestin en Chine. Les danseuses et les chanteuses ont l’air interchangeables, comme perdues dans un monde qui n’est pas le leur. Après tout, peut-être ne sont-elles pas crétoises … ni même grecques !
Lettre au Gréco, Nikos KAZANTZAKIS (suite) – V
Paradoxalement ou peut-être en fait tout à fait logiquement, l’adolescent est sensible à l’exhalaison la plus désincarnée de la femme turque, c’est-à-dire son chant :
« … une nuit, en passant par le quartier turc, j’ai entendu une voix de femme chanter avec une passion poignante un amané oriental. La voix, sombre, rauque, très grave, sortait des entrailles de la femme et remplissait la nuit de plaintes et de désespoir ».
Un amané est un chant triste et lent ponctué par la formule « aman, aman ! », une exclamation de regret et de douleur, assez semblable à notre « hélas ! ». Comme toujours, le contact avec la femme turque, aussi ténu et immatériel soit-il, le met dans un état de choc proche du malaise :
« Je ne pouvais plus avancer, je me suis arrêté ; la tête appuyée en arrière contre le mur, j’écoutais et je perdais le souffle. Mon âme étouffait, ne pouvait plus tenir dans sa cage d’argile, s’était suspendue au somment de mon front et prenait son élan pour s’en aller ».
Pourtant, cette fois-ci Nikos peut aller au-delà des apparences, voir en ce chant oriental autre chose qu’une incitation à la débauche :
« Non, ce n’était pas l’amour qui déchirait la poitrine de cette femme qui chantait, ce n’était pas l’étreinte pleine de mystère de l’homme et de la femme (…) c’était un cri, un ordre : de briser les barreaux de notre prison ».
Le chant de cette femme qu’il ne voit pas, qui n’a pour lui aucune matérialité, l’ouvre à une réalité transcendée, lui fait découvrir un dieu sensible au coeur. Or, ce n’est pas le dieu des Turcs, ni celui des chrétiens que le chant de cette ennemie lui révèle durablement :
«(…) ne plus faire qu’un avec l’Amant terrible (…) que nous appelons Dieu. L’Amour, la Mort, Dieu, cette nuit-là en écoutant la chanson déchirante de la femme, il m’a semblé qu’ils ne faisaient qu’un ; et à mesure que passaient les années, j’ai senti toujours plus profondément cette effrayante Trinité à l’affût dans le chaos ».
photo : quartier turc de Rhodes. (c) tous droits réservés à GP.