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Devant Knossos, des files de touristes attendent leur tour pour prendre leur ticket d’entrée. Certains essaient de prendre des raccourcis, mais en vain, tout le monde se retrouve à la case départ. J’entends : » Nous avons 7 heures pour faire la Crète ». Je demande: « Comment ? Seulement 7 heures, pourquoi ? » « Mais le bateau repart à 17h ». C’est un de ces bateaux immenses qui ressemblent à des immeubles flottant et qui, une fois dans le port, bouchent la vue et font qu’on ne sait plus où est la mer…. Tous les monstres ne sont pas enfermés dans un labyrinthe ….
Lettre au Gréco, Nikos Kazantzakis (suite)- IV
Désormais toute agitation provoquée par les Turcs est annonciatrice de catastrophe. C’est le bruit de la fuite éperdue des familles turques dans la campagne qui fait comprendre au jeune garçon qu’une nouvelle guerre s’amorce :
« Soudain une rumeur s’est élevée sur le chemin, des cris, des braiements, une troupe passait, avec des petits ânes chargés de pétrins, de chaudrons et de femmes turques. Des hommes couraient par derrière, les uns pieds nus, d’autres avec des bottes éculées, un turban sur la tête ; il ne parlaient pas, ils mugissaient et couraient vers Mégalo Castro. »
Le terme de mugissement propre au taureau revient sans cesse. Pour un Crétois le taureau, depuis le Minotaure enfermé dans le labyrinthe de Knossos, est le symbole de la violence aveugle au même titre que le tremblement de terre. Les Turcs, qui courent se réfugier à Candie (son autre nom est Mégalo Castro), sont assimilés à ces animaux dangereux qui dégagent une odeur violente :
« Un jour pourtant où je passais dans le quartier turc, aussi vite que je pouvais, parce que l’odeur qu’exhalaient les Turcs m’écoeurait. (…) » et plus loin : « Toute l’étroite ruelle sentait le musc. »
Le territoire ennemi est délimité par des marques olfactives, comme celles laissées par un animal en période d’activité reproductrice. Or, Nikos vit entre un père dominateur et une mère effacée et sensible qu’il compare à une sainte. D’ailleurs, l’activité préférée du petit garçon est de lui lire -car elle est illettrée – les vies des saints en rajoutant aux tourments subis par les martyrs quelques tortures de son invention. Son but est de la faire pleurer à chaudes larmes pour pouvoir ensuite la serrer sur son coeur et la consoler. C’est dire que l’odeur du musc du quartier turc est associée à un puissant interdit, la découverte d’une sexualité que sa mère réprouve. Les femmes turques sont nécessairement des tentatrices :
« Soudain une Turque est apparue de l’autre côté de la rue, a entr’ouvert sa tunique et m’a montré son sein nu. Mes genoux ont fléchi ; je suis arrivé à la maison en titubant, je me suis penché sur le bassin et j’ai vomi. »
Le jeune Nikos est traumatisé par cette scène furtive, si peu probable dans la société grecque de l’époque où le poids social est marqué par toutes sortes d’interdits.
Dorénavant, si Nikos Kazantzakis met en valeur la retenue et la capacité de travail des femmes crétoises, au contraire il présente la femme turque comme une oisive écervelée qui n’a que son corps odorant et lascif à offrir :
« J’ai entendu dire que dans les temps anciens les femmes turques se mettaient chaque soir en ligne dans le jardin du harem, lavées de frais, parfumées, la poitrine découverte et que le sultan descendait en choisir une. Il tenait un petit mouchoir, le fourrait sous l’aisselle de chacune, puis le respirait ; et il choisissait la femme, dont le parfum, ce soir-là, lui plaisait le plus. »
Nikos trouve dans ces pratiques qu’il juge honteuses et répugnantes la justification de son propre dégoût devant l’odeur d’un corps dénudé. Les femmes turques et crétoises ont ceci de commun que leur costume leur couvre largement le corps. Bien sûr la Crétoise n’est pas voilée, elle porte un foulard noir ou de couleurs suivant les occasions et les régions, d’où dépassent deux longues tresses. Mais la différence principale, c’est que la jeune-fille crétoise est comme sanglée dans son costume, dont toutes les pièces sont attachées, le tablier par-dessus serrant étroitement sa jupe, son corselet et son gilet. De facto, si une Crétoise de la fin du XIX° -je ne parle pas des « Parisiennes » de Knossos- voulait montrer son sein, elle ne le pourrait pas à moins de se dévêtir complètement…
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