Un fossé d’incompréhension…

Temps de lecture: 3 minutes

Héraklion: devant le cénotaphe de Nikos Kazantzakis, j’entends un couple de touristes:     » La tombe, elle est là… » en montrant une tombe plate un peu à l’écart. J’interviens:  » Non celle-ci, c’est celle de sa femme, Héléni ». Le monsieur, entre deux âges, se met à me parler avec enthousiasme. Il adore la Grèce, l’archéologie, les mythes, les sites anciens… Je comprends qu’il ne sait pas qui est Kazantzakis. Je voudrais lui parler de sa langue, si belle dans sa rugosité, si imagée, en un mot superbe ! J’aimerais lui dire que, quand on lit du Kazantzakis, on est dans le réel, on sent l’odeur de la pastèque que les paysans apportent au marché, des barils de morue sur le quai, des aubergines dans les champs, de la peinture fraîche des bateaux dans le port et en même temps, on sent partout le jasmin. Je me tais.

Lettre au Gréco, Nikos KAZANTZAKIS (suite) -III

…. Quelquefois le nom d’Allah, l’évocation d’un hodja -qui d’ailleurs est fou-, d’un derviche donne un peu d’épaisseur à ce non-dit. Les Crétois ne peuvent prononcer des mots qu’ils jugent blasphématoires car, de même que les hommes sont en guerre, les dieux le sont aussi :

« Je regardais l’icône et mon coeur s’enflait, joyeux.

– Voilà la Crète, disais-je, ce démon noir c’est le Turc et l’ange tout blanc c’est le roi des Grecs…. »

Le Turc est un homme que l’on ne connaît pas vraiment, que l’on ne veut pas connaître, que l’on évite parce qu’il fait peur. Il effraie tellement que Kazantzakis le soupçonne de détraquer le cerveau des malheureux Crétois :

« La plupart (de mes voisins) étaient à moitié fous ; ils avaient des lubies et je passais en vitesse devant leur porte, parce que j’avais peur. Leur cerveau s’était dérangé, peut-être parce qu’ils restaient toute l’année isolés entre les quatre murs de leur maison à croupir dans leur jus ; peut-être aussi à cause de la peur des Turcs… »

Cette peur ancestrale, qui coule dans le sang crétois, ravive à chaque révolte les mêmes blessures. Les Grecs, au contact des Turcs, développent une inquiétude que je qualifierai de chronique et d’ontologique. Si l’on se cache des hommes qui sont des guerriers en puissance, on n’a guère de chance d’observer les femmes et les jeunes-filles qui restent chez elles. Ce n’est qu’à la faveur de circonstances graves, qui jettent les populations en dehors de leur maison, qu’on peut les apercevoir. Lors d’un tremblement de terre, Kazantzakis enfant, tout effrayé du grondement annonciateur de la secousse, est confronté brutalement à trois jeunes-filles turques :

«  Je suis resté au milieu de la ruelle, raide de peur ; j’avais fixé les yeux sur la terre et j’attendais qu’elle s’ouvre et que le taureau apparaisse pour me dévorer. Et voilà que soudain une porte voûtée s’est ouverte, j’ai vu un jardin, et trois Turques ont bondi dans la rue, le visage découvert, pieds nus, dépeignées, se sont dispersées dans tous les sens, épouvantées, en poussant des cris, comme de jeunes hirondelles ».

Sa peur du grondement continu, la soudaineté de l’apparition, les cris des petites, les secousses sismiques resteront gravées dans son esprit.

Photo: minaret de la mosquée de Kos. (c) tous droits réservés à GP.

 

Laisser un commentaire