Qu’est-ce qu’un Turc pour un Crétois ?

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Kazantzakis n’a sans doute pas inventé « le regard crétois », la façon dont les Crétois regardent le monde, mais c’est lui qui en a parlé le premier: un oeil de combattant qui examine, qui jauge, qui sonde le cœur des hommes et qui donne tout son sens aux luttes qu’ils mènent.

Lettre au Gréco, Nikos KAZANTZAKIS (suite)- II

« Debout comme un soldat devant le Général, je fais mon rapport au Gréco; parce qu’il est pétri de la même terre crétoise que moi et que, mieux que tous les lutteurs qui vivent ou ont vécu, il peut me comprendre. N’a-t-il pas laissé lui aussi la même trace rouge sur les pierres. » 

Depuis ses plus anciens souvenirs, ce rouge est la marque du sang que les Crétois ont versé comme prix de leur liberté depuis le XVI° siècle. La bataille de Lépante sauve pour un temps la Crète de l’assaut des Ottomans et les Vénitiens, qui ont dû abandonner Chypre et se replient sur Candie. Il faudra 20 ans d’assauts répétés et, pour la seule année 1667, 32 offensives pour venir à bout des Crétois et de la résistance vénitienne, mais la Crète passe finalement sous le joug turc en 1669. Près de 150 000 personnes sont mortes pendant le siège de Candie. Révoltes après révoltes, à la suite de nombreux massacres, La Crète ne retrouvera une certaine indépendance qu’en 1899. Le petit Nikos a 5 ans. C’est un témoin aux yeux d’enfant qui raconte l’affrontement de deux peuples, l’opposition de deux religions et l’hostilité sociale institutionnalisée par des siècles de rebellions, de représailles et de tueries. Ce livre de formation et d’initiation nous fait pénétrer dans un univers familier et villageois soumis à des accès de violence, comme des secousses telluriques dont on ne saurait se protéger par anticipation. Nous n’en connaîtrons l’histoire que par ce jeune garçon, c’est-à-dire du point de vue crétois, car lorsque Kazantzakis met en scène des Turcs, c’est encore lui qui les fait parler. Tout ceci nous amène à poser la première question : Qu’est-ce qu’un Turc pour un Crétois ?

C’est tout d’abord un homme dont on n’évoque pas la religion. Car, si l’on dit fréquemment « chrétien » pour Crétois, on dit toujours et seulement « un Turc » et même « Le Turc », en le désignant globalement, comme s’il suffisait d’en connaître un pour les connaître tous. Quoiqu’il en soit, on évite de parler des Turcs, de parler aux Turcs, cela porte malheur. Si on les évoque, c’est que le danger, la peur font oublier cette élémentaire précaution : 

« -Les Turcs, les chiens ! hurla ma mère. Elle nous a pris par les aisselles et nous a fait entrer dans la maison. J’ai enlacé ses genoux.

-Pourquoi courent-ils, mère ? demandai-je, que veulent-ils ? Pourquoi trembles-tu ?

Elle a caressé mes cheveux.

-Mon dieu, ce que tes yeux vont voir, mon enfant ! C’est une terrible chose de naître Crétois ».

Photo: (c) tous droits réservés à GP.

 

 

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